Le Féminin Solaire

soleil

Dans les plus anciennes croyances de différentes cultures nous trouvons des traces d’un dieu lune. Esther Harding, dans son ouvrage « Les mystères de la femme » 1, rapporte que des sociétés primitives croyaient en une qualité fécondante d’une lune masculine, que pour les Ahts et les Groenlandais la lune était capable d’engrosser les femmes et que les Maoris pensaient que la lune était « le mari de toutes les femmes » . La plupart du temps nous rencontrons en face des dieux lunaires et souvent de façon très prégnante, ou carrément trônant seule, une déesse solaire. Au Japon depuis la nuit des temps et encore aujourd’hui la lune est Tsuki-yomi-no-mikoto, frère de la grande déesse Soleil Amaterasu-ô-mi-kami, dont l’Empereur est le descendant. Gengis Kan aussi est connu comme étant le descendant d’une femme rayon de Soleil, nommée Alan Qo’a 2. Arinna déesse principale du panthéon hittite est une de ces déesses. Son nom est composé du symbole du soleil, suivi de celui de la ville d’Arinna, puis du symbole de la déesse. Elle est représentée par des statuettes en or (1400 1200 av JC). L’ancienne Mésopotamie garde les traces du dieu lune Sin (forme akkadienne de Babylone et d’Assyrie) ou Nanna (en sumérien). Du côté de l’Egypte, Isis, « En sauvant de l’anéantissement son époux, puis son fils, celle qui, à l’instar du soleil, dissipe l’obscurité par sa lumière » 3 atteste aussi d’une appartenance solaire. Dans les pays Baltes le soleil était aussi féminin, le mot qui le désigne « saulé » veut dire petite mère. Petite doit être compris comme un terme affectif et respectueux. Elle traversait le ciel dans son char afin de répandre la lumière. Le dieu de la lune était Menesis 4. Le mot soleil, Solncé en russe moderne est neutre, cependant Lise Gruel-Apert établit qu’il remonte à la première partie du mot « soin » dont l’origine slave ѕтЛп’сълнь, est féminine. « Les Baltes connaissent un mythe, très typique, où le soleil (saule, fém.) est soeur et épouse du croissant, masculin. On a des traces de la même légende chez les Slaves (d’après Afanas’ev, citant Saxarov, Тегебсепко) » 5.. Dans la mythologie nordique, les enfants des dieux Mundilfari et Glaur étaient Sol, déesse du Soleil et Máni dieu de la Lune. Dans la langue allemande, le Soleil est encore de nos jours féminin (die sonne) comme il l’était en Celtique et Nordique ancien.

danseuse

En ce qui concerne la tradition celtique, dans l’ancienne ville de Tara, capitale temporelle et spirituelle de l’Irlande et cinquième royaume, la salle des femmes, située au centre du palais s’appelait la « griannon », la chambre du soleil, mot à partir duquel nous pouvons identifier le nom de Grainné. Grainné 6 et des héroïnes comme Deirdre 7 ou Iseult nous sont connues possédant des caractéristiques solaires évidentes. Le nom même de Guenièvre, femme du roi Arthur dont l’origine est Gwenhwyfar parle de lumière et de clarté à travers le sens de « blanc aspect » ou encore mieux se trouve relié à la racine Gwyn (finn gaélique et vindu en gaulois) qui veut dire « blond » et « beau ». Galeuddyd, mère naturelle de Kwlkuch dans le conte Kulhwch et Olwen 8 veut dire « jour brillant ». D’autres Déesses sont porteuses de solarité comme Brigid (Irlande) ou Belisama 9 (Gaule) et semblent drainer dans leur sillage la déesse soleil du fond des âges. Même Aranrhod 10 la galloise peut être rapprochée de Ewr-olwyn, c’est-à-dire « roue d’or ». Chaque objet, chaque couleur, chaque geste, chaque mot du mythe est important et porte un sens précis. Ces « dames » ont toutes un signifiant solaire, que ce soit le nom, la couleur des cheveux, le tissu de la robe, un objet ou un animal la rattachant au caractère de leur essence.

Les recherches archéologiques des cités – mères comme Caral (-2600) au Pérou ou Chatal Hüyük (-6500) en Turquie, où pouvait exister un culte au Féminin solaire, comme l’étude des pratiques religieuses les plus anciennes resteront longtemps, voire pour toujours, un mystère. Là n’est pas le problème pour nous qui pouvons le « réfléchir » à travers nos ressentis les plus intimes et les observer dans les mythes parlant hérités de l’ancienne vision du monde. Ce n’est pas un problème dans la mesure où l’objectif n’est pas de refaire un monde calqué sur les anciennes structures, mais d’y puiser un savoir qui a le pouvoir de nous ressourcer. Cette guidance par l’essence de l’être et à ce titre de Féminin solaire peut d’ores et déjà nous inspirer en tant qu’individu.

L’inversion des polarités que propose cette lecture du féminin solaire n’envisage pas la réversion par la suprématie d’une partie par rapport à l’autre. Simplement au lieu d’avoir en exergue les valeurs fondamentales masculines comme seules valeurs d’épanouissement, elles proposent un axe plus féminin, plus « libre », plus rond, plus vaste, plus « doux », plus maternel, plus créatif, plus bienveillant, plus imprégnant, plus rayonnant, en osmose avec un masculin réconcilié. La femme peut donc y puiser l’énergie lumineuse de son essence et se trouver plus à même de se sentir entière, unifiée, individuée. Pierre Solié disait : « Cette mère est au développement de la psyché de l’enfant, ce que la lumière est au développement de la vision. » 11. La mère oui, l’enfant oui, mais nous pourrions tout aussi bien dire : Ce féminin est au développement de la psyché de l’être, ce que la lumière est au développement de la vision, et nous serions tout aussi juste.

Alors nous touchons du bout des doigts la Déesse Solaire, qui du fond de la caverne obscure d’où elle jaillit monte au zénith de son essence et étale tous les rayons de sa puissance, de son amour, dans le ciel du Monde. Alors tous les oiseaux du ciel se mettent à chanter et les bourgeons fleurissent, à condition, à condition, que le grand Dieu de l’ombre ait assez de courage et de forces pour « batailler » à cet avènement (Tristan, Midir ….). A condition aussi que le Féminin solaire fasse le travail de reconnexion à son essence, son essence spirituelle, la coupe sacrée et solaire car Elle est la source de toutes choses « C’est que le féminin dans son essence, quelque genre ou quelque sexe qu’il sous-tende, est le vestibule obligé à la découverte de l’au-delà, il est le lieu où se prouve et s’éprouve la source transcendante de toute chose. » 12

amaterasu

Les mythes anciens où transparaît le Féminin solaire, nous offrent l’opportunité d’aller à la rencontre de l’Eternel Féminin, qui peut se représenter par l’alliance de la mère, de la lumière et du soleil. Il s’agit d’un divin féminin à part entière, une complétude autonome et agissante, terrestre et céleste : « La femme, c’est la terre -, mais c’est aussi la déesse du Ciel et c’est en même temps la déesse souterraine. Comme si elle était la déesse de l’ensemble du cosmos ?» 13. Qu’il soit toujours vivant est une évidence « Les vérités éternelles restent toujours latentes. » , mais il n’est pas reconnu à sa juste valeur, il a perdu sa sacralité, il s’ennuie, il se cache dans la caverne, il est comme une mouche (Courtise d’Etaine) et blessé entre ses jambes (Amaterasu-ô-mi-kami). La façon dont nous traitons le Féminin, à travers le traitement des femmes et de l’Anima démontre parfaitement l’état dans lequel se trouve ce Féminin. Il suffirait de regarder le miroir pour que notre vie change, pour qu’elle retrouve le soleil dans le ciel avec sa cohorte de cavaliers courageux, ses dons nourriciers et sa joie. Car enfin ce qui apparait à chaque dénouement c’est qu’une fois le féminin solaire restitué à sa place c’est la joie qui inonde le monde, la gratitude et les louanges qui échoient …. Bien sûr le féminin possède aussi la face sombre et brumeuse des déesses de la nuit et de l’obscur, la Moriganne ou Izanami-no-mikoto la déesse japonaise du monde des morts, sous la terre, mais ça …. C’est une autre histoire …..

Occultée depuis tant de siècles qui ont enfermé la Femme dans son palais de verre sous le lac, englué la Mère dans son manteau de nuit, enfermé dans sa caverne, cette « idée » permet d’imaginer qu’elle puisse aussi se pencher et voir sa propre lumière, irradier , enchanter notre âme et enchanter le monde. Cultiver ce féminin en soi c’est avant tout le laisser s’exprimer, il se nourrit alors de lui-même, laisse éclore les boutons de roses, les transforme en oiseaux chanteurs et s’avance dans une danse nuptiale pour l’union avec son « doux amant ».

« Chaque femme doit trouver sa mère cosmique celle qui lui permettra de se définir en dehors du « plaire à l’homme » en dehors d’une image stéréotypées derrière laquelle elle court toujours vainement. » 14 . Le Féminin n’est pas le Masculin, il possède sa propre force, sa manière propre de vivre. La femme peut faire les mêmes choses que l’homme, cependant elle les fera d’une manière différente. Qu’elle puisse le faire d’une façon lumineuse, c’est ce que j’ai tenté de délayer dans l’étude de deux mythes « La Courtise d’Etaine » (Irlande) et « la Caverne Céleste » (Japon) où le Féminin apparait dans toute sa splendeur « solaire ».

(Tous droits réservés – © Sylvie Verchère Merle – septembre 2015)
Ouvrage à paraitre : Etude du Féminin solaire à travers la mythanalyse de La Courtise d’Etaine et la Caverne Céleste

1) Esther Harding, Les mystères de la femme, Payot, 2001
2) Jean Paul Roux, Gengis Khan et l’Empire mongol, Découvertes Gallimard, 2002
3) Florence Quentin, Isis l’Eternelle, Albin Michel, 2012, p 18
4) Voir travaux de Marija Gimbutas
5) Lise. Gruel-Apert Le soleil dans le folklore russe, Revue des études slaves, Tome 63, fascicule 1, 1991 p 265-268.
6) Grainné et Diarmuid, Cycle de Fenian – La poursuite de Diarmuid, Matière d’Irlande
7) Jean Markale, Les Dames du Graal, Pygmalion, 1999, p 49
8) Pierre Yves Lambert, Les Quatre branches du Mabinogi, Gallimard, 1993
9) « La très brillante »
10) Pierre Yves Lambert, Les Quatre branches du Mabinogi, Gallimard, 1993, notes p 365
11) Pierre Solié, La femme essentielle, Seghers, 1978, p 68
12) Michel Cazenave, Visages du Féminin Sacré, Entrelacs, 2012, p 206
13) Michel Cazenave, Le féminin spirituel, les vivants les dieux, Desclée de Brouwer, 2001, p 1è – 18
14) Paule Salomon, La Femme solaire, Albin Michel poche, 1991, p 231

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